Personnalité du jour

Une leader bâtie sur la terre de chez nous

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Jacinthe Gagnon est née à Saint-Hilarion ou Notre-Dame-des-Monts, car on ne sait jamais trop où est l’appartenance du rang Saint-Antoine qui a changé d’allégeance municipale au fils des ans. C’est un peu un territoire frontalier disputé entre l’est et l’ouest, soldats coréens en moins.

Elle grandit sur la ferme familiale dite de subsistance : 10 vaches, quelques porcs, une centaine de poules, le tout permettant de nourrir une famille de 9 enfants (6 garçons, 3 filles) dont elle est la plus jeune. Son père est menuisier et fait les chantiers d’hiver, c’est donc la mère qui a la responsabilité de la ferme à l’aide de ses enfants. C’est un travail difficile sans les outils disponibles d’aujourd’hui.  La traite à la main à 5 heures le matin et le soir, nourrir les animaux et passer au travers des maladies qui affectent le petit cheptel. Jacinthe Gagnon a vécu cette réalité de l’agriculture de rang encore faite à la dure avec de pauvres moyens.

Elle fait ses études primaires à Notre-Dame-des-Monts parce que le compte de taxes arrivait de là alors que l’appartenance naturelle du rang a souvent été Saint-Hilarion.  Elle fait 3 années du secondaire avant de devoir rejoindre sa mère qui est très malade du diabète pour prendre en main la gestion de la ferme familiale et de la maison. Jusqu’au jour où son frère Rodrigue se marie et vient habiter la maison familiale. Quelques semaines plus tard, elle occupe un emploi de cuisinière au très connu restaurant Miche-Main de 1976 à 1978. C’est l’endroit favori des routiers et Jacinthe Gagnon à l’occasion de discuter avec eux et d’ouvrir ses horizons ce qu’elle n’avait pas pu faire à l’école. C’est d’ailleurs l’école de la vie, la réalité du terrain qui va façonner dans un premier temps, la personnalité de Jacinthe Gagnon et qui va semer les premières graines du fort leadership qu’elle sera appelée à exercer. Comme elle dit, elle a grandi riche en valeurs, mais pauvre en argent, mais elle n’a manqué de rien.

Elle épouse Raynald Pilote de Saint-Irénee, qui est toujours son époux. Il est fils d’agriculteur et il travaille à la Donohue. Ces années correspondent à la longue grève de 7 mois qui a cours à l’usine de Clermont. Même si elle ne voulait pas épouser un agriculteur, le conflit de travail ramènera son mari à la base. Une porcherie est à vendre à Saint-Irénée, ils en font l’acquisition. Pour gérer l’entreprise, ils vivent à 2 couples dans la même maison pendant deux ans et bientôt arrivent des enfants. Comme on disait autrefois, elle relève sa belle-soeur après son premier accouchement. Malheureusement la maladie s’invite dans la porcherie et elle doit retourner sur le marché du travail comme barmaid à l’Hôtel Aviation de Saint-Aimé des Lacs. Ils entreprennent aussi la construction de la maison qu’ils habitent toujours aujourd’hui et située dans la municipalité de La Malbaie malgré sa proximité de Saint-Aimé des Lacs et de Notre-Dame-des-Monts à moins d’un kilomètre.

Madame qui disait utiliser la méthode du calendrier, manque une date et tombe enceinte de son premier enfant Mathieu qui voit le jour en septembre 1981. C’est lui, aujourd’hui, qui opère la ferme familiale. Les années suivantes sont consacrées à la fondation de la famille. Jasmin, 37 ans, travaille en forêt au Saguenay Lac-Saint-Jean et sur la Côte-Nord sur les grosses machines multifonctions. Finalement arrive une fille, Joliane qui elle-même a maintenant 3 enfants. Jacinthe Gagnon est fière de dire que ses 3 enfants vivent près d’elle dans Charlevoix, ce qui est plutôt rare dans les familles d’aujourd’hui.

En même temps qu’elle élève sa famille, Jacinthe Gagnon commence sa vie publique et son implication remarquable au sein du monde agricole. En 1987, elle devient co-propriétaire de l’entreprise familiale avec l’appui d’un programme d’aide à l’établissement agricole pour les femmes.  Elle insiste beaucoup sur l’importance de l’éducation et de la formation pour réussir dans le monde agricole. L’industrie d’aujourd’hui demande des connaissances et du savoir-faire incontournables. Les personnes qui pensent qu’il suffit de nourrir les animaux tous les 4 jours et que tout se fait tout seul sont dans l’erreur. L’agriculture d’aujourd’hui est fortement dictée par la science pour une production maximale en respectant les animaux et éviter les maladies.

Le tournant vient dans la carrière de madame qui forme un groupe de 15 femmes pour démarrer le Cégep de rang avec le Cégep de Lévis-Lauzon. On reconnaît son secondaire V et elle peut se lancer dans les études supérieures. La formation se donne 4 jours par semaine à Saint-Hilarion pendant 4 mois. Elle réussit à trouver un programme fédéral qui donne des allocations de frais de garde aux femmes, ce qui était très important. Au bout de 6 ans en 1994, elle obtient son DEC. Elle a souvent étudié la nuit parce qu’elle devait prendre soin de ses 3 enfants. Mais c’est cette démarche académique qui a été à la base de l’implication importante des années à venir.jacynthe-gagnon

Son premier poste de responsabilité dans le monde agricole est présidente du syndicat des agricultrices Québec Chaudière-Appalaches de 1988-1991. C’est un syndicat affilié à l’UPA (Union des producteurs agricoles). Au départ de Jean-René Bouchard de Baie-Saint-Paul comme président de la Fédération Rive Nord et  membre de l’exécutif national de l’UPA, Jacinthe Gagnon pose sa candidature. Il y a peu de producteurs de porc dans les instances de l’UPA et Jacinthe l’emporte haut la main. Elle sera réélue par acclamation pendant les 29 années suivantes sauf à une occasion où elle a remporté la victoire. Elle insiste pour dire que sans la formation, elle n’aurait pas pu faire ce cheminement et par là même veut inciter les agriculteurs et agricultrices actuels et à venir de se donner les outils de l’éducation.

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Ses fonctions l’occupent de 3 à 4 jours par semaine avec beaucoup de déplacement en temps normal. Elle a donc dû s’organiser pour la conciliation travail famille. Comme elle siège au conseil général de l’UPA, elle est au coeur de l’agriculture québécoise et traite les plus grands enjeux. Elle est élue par 41 représentant(e)s régionaux à cette instance. Elle aussi siégé à la Société de la Faune et des Parcs où elle avait été nommée par l’ex-ministre Guy Chevrette. Elle occupe ce poste de 1998 à 2003 à la dissolution de la Société. Elle est aussi à la table de la Commission de la Capitale nationale et en 2010, elle est nommée au conseil de la Financière agricole, le puissant bras financier de l’agriculture financière. Il n’y a que 5 agriculteurs et agricultrices qui siègent à ce prestigieux conseil. Elle est au comité du service à la clientèle et elle représente les régions. La COVID l’a limitée dans ses déplacements, elle n’est allée que 4 fois à Québec depuis 5 mois. Elle passe du temps de qualité avec ses petits-enfants.

Malgré tous les problèmes liés au COVID et aux sécheresses récurrentes, elle demeure optimiste pour l’avenir. Dans Charlevoix, il y a de bonnes entreprises de transformation alimentaire et les productions émergentes sont nombreuses. Le visage de l’agriculture a beaucoup changé. Avec l’accueil à la ferme, l’agriculture est de plus en plus génératrice de bons emplois. Les marchés publics permettent aux producteurs locaux de tirer leur épingle du jeu. Les jeunes sont de plus en plus formés en gestion et ils n’ont pas constamment à dépendre du service-conseil du ministère de l’Agriculture.  La relève agricole est dynamique, son propre fils s’y implique beaucoup.

Avec Damien Girard et Dominique Labbé

Avec Damien Girard et Dominique Labbé

Après une trentaine d’années passées dans les instances syndicales et autres, Jacinthe Gagnon se dit beaucoup plus efficace. Ça lui prend beaucoup moins de temps à régler les dossiers avec l’expérience. Quand on lui parle du reproche de monopole souvent accroché à l’UPA, elle dit que son organisation a une connaissance profonde des dossiers en agriculture et une capacité à approfondir les réflexions. Les critiques de l’UPA n’ont pas cette capacité d’approfondissement. Son territoire part de Portneuf à la Côte-Nord où ce sont les petits fruits qui ont le meilleur potentiel. Le nombre de femmes en agriculture est encore limité. Pour arriver à faire ce qu’elle a fait, il lui a fallu être très organisée et faire de la politique autrement. Jacinthe Gagnon est une voix forte de l’agriculture québécoise, elle s’exprime toujours avec force et conviction. Elle a gravi les échelons à partir d’une modeste ferme de subsistance du rang Saint-Antoine aux plus hauts leviers stratégiques de l’agriculture québécoise. Cette Charlevoisienne restera probablement dans la mémoire collective en raison, entre autres, des nombreuses années d’implication. Comme témoin de l’évolution de l’agriculture québécoise, il est probablement difficile de trouver personne d’aussi pertinente.