Gens de chez-nous

David (Huot) contre Goliath: numéro 2

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SUITE…

Le début des aventures de notre chroniqueur a été publié la semaine dernière. Pour les personnes qui ne l’ont pas lu, il serait pertinent de le faire avant d’attaquer la deuxième partie du chemin d’un jeune entrepreneur qui en a vu de toutes les couleurs et qui a été très persévérant.

Je rencontre un intervenant de la ville La Malbaie de l’époque et lui présente mon projet. Il m’arrête assez rapidement pour m’annoncer que ce ne sera pas possible, que l’immeuble n’est pas zoné hébergement touristique. Je lui fais part de mon observation du restaurant à la gauche (l’Orchidée) et du dentiste à la droite. Il m’explique que je peux ouvrir un restaurant, des bureaux commerciaux, une résidence personne âgée mais pas une auberge de jeunesse.

Mon agent d’immeuble commence à vouloir me faire visiter d’autres endroits, à Pointe-au-Pic, à St-Siméon, à Ste-Irénée. Je l’arrête sec d’un coup, je lui dis: ” Perds pas ton temps, c’est au 435 rue St-Étienne que ça se passe ou nulle part ailleurs. Si ça marche pas là, je m’en retourne chez nous.” Cela faisait 3 ans que l’immeuble était à vendre et vide. Dès le premier instant où j’ai rentré dans la maison du docteur Leclerc, je le savais. C’était trop clair et évident pour moi. C’était le fit parfait, l’endroit idéal pour mon projet. Je n’en démordais pas. Mon agent d’immeuble avait clos le dossier dans sa tête, mais pas moi. J’ai commencé à lire, mot par mot, le plan d’urbanisme de la ville et les grilles de spécification. Pas super le fun à lire!

Évidemment, c’est toujours comme ça, à la toute toute fin du plan, j’arrive à la section communautaire. Un peu plus bas, j’aperçois textuellement: Institutions pour jeunesse (maison des jeune, auberge jeunesse, etc.) Je m’en rappelle comme si c’était hier, gros cri de joie en pleine nuit, désolé voisin. C’était une excellente nouvelle, le 435 était zoné communautaire et je le savais.  Lendemain matin, je me meurs d’impatience, 8h02 am j’appelle mon agent d’immeuble. Il me dit: ” Va-t’en tout de suite à ville avec ça, ça presse.”  Je vais revoir mon intervenant du début.

Il se ressaisit pendant un instant et me répond; ”Ce n’est pas aussi simple, tu dois être membre d’un organisme, faire partie d’une association. Je m’obstine un peu, une auberge de jeunesse, c’est une auberge de jeunesse, c’est écrit noir sur blanc. Pendant ce temps, je me rappelle que j’ai ma carte membre du réseau Hostelling International (HI) avec moi dans mon portefeuille. À son retour, je lui montre ma carte de membre sur son bureau, il est sans mot. Donc, si je ne me tapais pas le plan d’urbanisme, si je n’avais pas l’audace de le confronter poliment, si je n’avais pas cet esprit un peu cowboy de toujours remettre en cause les règles établies, il n’y aurait pas d’auberge de jeunesse à La Malbaie.

Bonne chose de faite! Maintenant je vais pouvoir me concentrer à développer mon projet, il a tellement à faire. Ahh! ben non, faux départ! Une autre brique sur la tête, une autre saga qui commence, le stationnement. On me rappelle quelques jours plus tard pour m’avertir qu’on ne peut pas m’accorder mon permis d’exploitation en raison de mon manque d’espace de stationnement. On me suggère de faire un stationnement dans ma cour arrière comme mon voisin l’Orchidée. ”Lets go le kid”, investit 50 000$ dans des tonnes d’asphalte pour scrapper un des plus beaux terrains surplombant la baie. Tout ça pour une auberge de jeunesse écoresponsable qui tentait tout pour éviter la venue de ses clients en voiture. Il était hors de question pour moi d’investir dans de l’asphalte et de me lancer dans mon projet sans avoir une cour arrière digne de ce nom.

On m’informe qu’il me faut 19 espaces de stationnement en tout et que c’est calculé selon des critères précis. Je demande ces critères et le fonctionnement du calcul. Le gros hic dans tout ça, c’est le titre, calcul du stationnement catégorie hôtel. Je tente d’expliquer qu’une auberge jeunesse n’est pas comme un hôtel, que les clients en auberges de jeunesse voyagent beaucoup moins fréquemment avec leur voiture, que ce sont une clientèle mobile qui peuvent utiliser les stationnements dans les rues et marcher jusqu’à l’auberge, qu’il a plusieurs stationnements vides tout près en soirée et que c’est justement l’heure que ma clientèle arrive.

Je fais aussi part de ma consternation: ” Pourquoi quand c’est le zonage, je suis classé communautaire et quand vient le temps de calculer mon stationnement, je deviens un hôtel ?” À ce moment, c’est le découragement total. Je tente de négocier des espaces de stationnement avec mes voisins, pas évident. Je fouille partout, j’essaye de trouver une faille, il en a toujours une. Pas cette fois! Mon offre d’achat expirait à minuit ce jour-là, j’avais déjà demandé 2 prolongations de délai, on m’avait averti la dernière fois que c’était la dernière. J’étais totalement découragé, la pression était forte, j’étais vraiment face au mur. J’appelle donc la ville et leur demande de rencontrer en urgence la mairesse Mme. Lapointe. Malgré tous les embuches, je ne l’avais jamais encore contacté et ne la connaissais pas. Comme si inconsciemment, je gardais mon joker pour plus tard. J’étais un ti-cul intimidé qui avait rendez-vous avec la mairesse. Je savais que tout allait se jouer là, à ce moment précis.

Les mains moites, j’entre dans le grand bureau de la mairesse. Wow, quelle vue du fleuve! De façon malhabile, à fleur de peau, je m’excuse de la déranger et je lui déverse mon désarroi. Je la supplie de faire quelque chose. Je lui lance avec conviction le montage financier entièrement accepté de mon projet et la mets au défi de me convaincre que sa ville peut se permettre d’échapper ce projet. Rappelez-vous, on est en 2012, les temps étaient moroses. Elle m’invite à m’assoir et de regarder le tout ensemble. Elle me rassure en me disant qu’elle a déjà séjourné en auberge de jeunesse, qu’elle comprend la différence avec un hôtel, qu’elle va trouver une solution. Elle me demande mes délais, je lui réponds minuit. Ses yeux doublent en grosseur, elle comprend l’urgence du moment. Il est environ 14h. Elle demande alors de trouver une solution rapidement à son personnel. Quelle jouissance, enfin le gros bon sens!

On me propose une solution, elle est complexe, mais au point où je suis rendu, j’accepte tout. La solution est une dérogation au zonage pour permettre à mes visiteurs d’utiliser les stationnements dans les rues avoisinantes comme le restaurant l’Orchidée. C’est cool ça, bonne nouvelle hein! Non non attendez, pas si simple. Elle m’annonce que ça va me couter 500$, que la dérogation doit passer au conseil et après, si la demande est acceptée, elle doit passer dans le journal et si 10 citoyens s’y oppose, tu retournes à case départ. Je lui demande quand la dérogation sera proposée au conseil et si elle croit qu’elle sera acceptée. Elle fait une grimace et me répond l’automne prochain, que le conseil ne siège pas durant la saison estivale, on est en début juin. Je l’informe que cela ne change rien au délai pour mon offre d’achat qui expire dans quelques heures. Elle me répond qu’elle ne peut pas rien faire pour cela malheureusement. Sans hésitation, je remplis la paperasse, paye le 500$ pour la dérogation et prends le temps de demander une lettre confirmant le tout avant de partir.

Tout de suite en sortant, j’appelle mon agent d’immeuble pour une rencontre en urgence. Il n’en revient pas. On doit convaincre le propriétaire de nous accorder un autre délai, un 3e, de plus de 4 mois. On ne sait pas trop comment aborder le sujet, on n’a aucune garantit, tout dépend de la ville et de la population. Je demande à mon agent la permission d’appeler le propriétaire directement. Normalement, il fait tout pour éviter cette proximité, il aime tout filtrer, c’est leur travail après tout. Lors des quelques fois où j’avais rencontré le propriétaire, un homme sympathique d’environ 80 ans, j’avais développé une relation particulière avec lui. Tout le monde était assez sérieux lors des rencontres, mais nous on riait beaucoup. Il me disait tout le temps avec ces grands yeux ronds et son accent local prononcé; ”Je t’aime ben toé, jveux vraiment que ça soit toé qui pogne la bâtisse, pour la jeunesse. Chaque fois j’vais à l’église, j’allume un cierge et je pense à toé”. Il respectait aussi beaucoup mon père, sûrement à causse ils ont pratiqué le même métier toute leur vie.

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Je l’appelle donc pour lui annoncer la situation. Je le supplie d’accepter un autre délai, interminable celui-là. Je tente de le convaincre que le financement est accepté, que l’attente en vaut la peine, qu’on n’a pas tout fait ça pour rien. J’en suis désolé.  Il m’annonce en primeur qu’un autre acheteur s’est pointé le nez. Un contracteur de la région qui voulait en faire des bureaux si ma mémoire est bonne. Je lui fais parvenir rapidement la lettre de confirmation de la ville et laisse le tout entre ces mains. Il veut en discuter avec sa femme, ses enfants et son agent. Je demande à mon père de l’appeler à son tour afin de le rassurer que nous sommes sérieux, que je suis un bon petit gars! Les deux agents se parlaient entre eux de leur côté. Tambour….., délai supplémentaire accepté. Je lui en serai reconnaissant toute ma vie. Il ne me devait rien, il n’avait aucune obligation envers moi. Ça m’a vraiment touché.

J’ai donc mis mon projet et ma vie en pause durant cet été qui m’a semblé plus long que les autres. Quelques mois plus tard, en septembre, ma demande de dérogation est acceptée par le conseil de ville. Cela fait maintenant 10 mois que j’ai déposé ma première offre d’achat et toujours rien de garantit. Ma demande de dérogation doit passer dans le journal deux fois tout en évitant que 10 personnes ou plus s’y oppose. Pour éviter cette situation, la chose la plus importante, c’est de me la fermer. Éviter de parler de mon projet, éviter d’élever les passions, la jalousie, la crainte ou juste toute motivation aux autres de faire aboutir mon projet. Imaginez, 26 ans, vous démarrez votre projet de vie, vous déménagez dans une nouvelle communauté, vous êtes crinqué à bloc, envie de rencontrer le monde, d’avoir leur avis sur le projet, mais rien de tout ça. Vous devez vous contenir et la fermer! Tout le monde me demandait ce que je venais faire à la Malbaie, je répondais que j’étais sur le chômage pis que je cherchais un job dans le tourisme. Je peux compter sur les doigts de la main les personnes à qui je me permettais d’en parler.

Première parution dans le journal fin septembre, deuxième fin octobre. Aucune opposition, une chance personne ne lit ça!

Wouhouu! Problème réglé! J’ai mon permis d’exploitation pour une auberge de jeunesse, la première de l’histoire de La Malbaie.  16 novembre 2012, 35 jours avant la fin du monde, je sors du notaire avec les clefs! Champagne, bières, j’en fume un méchant gros, la pression redescend, c’est la joie. Plus rien ne m’arrêtera.

En fait, c’était le calme avant la tempête. Juste le ”warm up”. Profitez de cet aboutissement joyeux pour le moment, prochaine chicane mercredi prochain.