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Carnet des temps inédits : Sauvons les goélettes

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À Saint-Joseph-de-la-Rive se trouvent de fabuleux témoins de notre passé, qu’il faut redécouvrir et protéger.

Carnet des temps inédits in L’Actualité

Marie-France Bazzo
16 juillet 2020

Photo : Daphné Caron

Parfois, j’en ai par-dessus la tête des Kevin et des Karen, alors je pense à de beaux paysages. Parmi mes préférés au Québec, il y a la vue du fleuve à Saint-Joseph-de-la-Rive, dans Charlevoix. Et ça tombe bien parce qu’à St-Jo, on peut voir des goélettes. Non, la goélette n’est pas la femelle du goéland. C’est une preuve du génie vernaculaire du Québécois patenteux, qui a écrit une partie de cette histoire que nous trouvons folklorique et encombrante, ces années-ci, parce que canadienne-française.

Les goélettes sont des bateaux, à voile originellement, puis à moteur, construits par des fous brillants de Charlevoix, de l’île d’Orléans, de la côte sud, de Deschambault, du XVIIIe au XXe siècle. Un bateau polyvalent, petit et vif, qui faisait le transport de marchandises, du bois à la dynamite en passant par l’alcool pendant la prohibition des années 1930, voguant de village en village le long du Saint-Laurent et au-delà, jusqu’à Saint-Pierre-et-Miquelon. Au XIXe siècle, certains étés, il déposait d’un bord à l’autre du fleuve des mondains et des élégantes, British ou Américains, qui papillonnaient d’un bal à l’autre dans les belles demeures de Pointe-au-Pic ou de Métis. Des dynasties de capitaines, les Belley, Desgagnés, Tremblay, les Coulombe de l’île d’Orléans, les Harvey, Desbiens et Perron de L’Isle-aux-Coudres, les Gagnon de La Malbaie, les Lavoie de Petite- Rivière, ont bâti la légende. Des cohortes de constructeurs analphabètes mais ingénieux, de calfateurs méthodiques, de marins téméraires, de familles embarquées, ont sillonné le fleuve par tous temps.

Ces goélettes uniques au monde témoignent d’une adaptation fabuleuse au milieu, aux circonstances, à l’époque. Merveilles d’ingénierie, les voitures d’eau étaient d’élégants outils de travail.

En deux siècles, il s’en est construit des centaines. Parmi la poignée qui reste, une se meurt à L’Isle-aux-Coudres, trois reposent à Saint-Joseph-de-la-Rive. On peut visiter ces dernières et apprendre leur histoire, qui est notre histoire. Ces émouvants témoins de notre passé incroyable et méconnu sont installés au Musée maritime de Charlevoix. Je parle ici de ce musée parce qu’il est, avec la Papeterie Saint-Gilles, un des joyaux de ce village magique, cœur culturel de cette région que vous (re)découvrirez peut- être cet été, tourisme covidien oblige. Ne passez pas tout droit. C’est comme si les films de Pierre Perrault s’animaient dans la réalité. Les trois goélettes ont fière allure, racontent leur histoire à un public ébahi, varié, et pas que de souche. On constate que le génie des constructeurs tient à une connaissance intime du fleuve, à une volonté de feu et à un tempérament fou. Le fleuve était le Far West de ces capitaines, et les goélettes, leurs chevaux.

Mais j’ai aussi envie de vous dire : allez-y vite. Car ces trois navires survivants sont malades. Protégés par la Loi sur le patrimoine culturel, mais bénéficiant d’un soutien financier insuffisant, ils ont besoin de soins. Il faut les mettre à l’abri, puis les restaurer. Ce sera très coûteux, et ce valeureux petit musée régional ne dispose pas de moyens versaillais. Entre la bonne volonté et le sauvetage, il y a une bureaucratie ministérielle effarante, des règlements nécessaires mais tatillons, des coûts exorbitants, et le temps presse pour les goélettes fatiguées. Tout ça se passe dans le silence, car comme en font foi ces histoires d’églises ou de vieilles maisons dont le sort nous émeut une fois qu’elles ont été démolies par un maire fuckéou un promoteur ambitieux, on se balance de notre histoire.

Nous n’imaginons pas à quel point celle-ci est unique. Nous sommes oublieux, peu soucieux, peu fiers. Et ces temps-ci, certains gens nous font sentir un peu coupables, car ils trouvent cette histoire de survivants francophones en Amérique trop coloniale pour être du bon côté du récit. Les belles goélettes appartiennent à cette histoire, elles sont plus discrètes et modestes que les vieilles pierres. Elles sont mal barrées. Allez les voir pendant qu’elles sont encore vivantes. Elles vous épateront, et leur passé, raconté par des amoureux dévoués, restera gravé dans vos mémoires. Ce sera déjà le début d’un réveil.

Ce n’est pas l’histoire la plus woke, mais elle est belle, et c’est la nôtre.!